Céline Minard – Faillir être flingué

Faillir-etre-flingue-Minard

Le chariot n’en finissait plus d’avancer. La grand-mère à l’arrière criait de toutes ses forces contre la terre et les cahots, contre l’air qui remplissait ses poumons.
Quand elle ne dormait pas profondément, insensible au monde, sourde, aveugle et enfin muette, elle criait furieusement dans le tunnel de toile qu’elle avait désigné comme son « premier cercueil » en s’y asseyant, au début du voyage.
Depuis des semaines, elle ne s’alimentait plus que d’une bouillie de blé. Une bouillie de plus en plus claire et liquide, confectionné à partir de sa réserve personnelle. Tirée du seul sac qu’elle avait exigé de prendre pour elle et qu’elle avait jalousement gardé sous sa tête en guise d’oreiller. Bien que son blé se soit rapidement gâté, elle avait refusé tout autre nourriture, hormis les petits poissons que prenait la gamine quand longeait une rivière. Les moisissures ne l’avaient jamais empêchée de manger. Sa mère, qu’elle appelait maintenant à grands cris dans son délire de très vieille femme, sa mère qui connaissait les plantes en recommandait la consommation à certaines périodes de l’année.

© Céline Minard, Faillir être flingué, éditions Rivages

Publicités

John Fante – Mon chien Stupide

Mon-chien-stupide

Deux

Harriet s’est engagée dans l’allée, puis je me suis arrêté à côté d’elle dans le garage. Nous avons été surpris de découvrir là l’autre voiture, une Packard 1940, une véritable antiquité qui appartenait à Dominic, notre aîné, le premier dingo de la famille. Nous ne l’avions pas vu depuis deux semaines. Son retour par une telle nuit d’orage signifiait qu’il avait soit des ennuis, soit besoin de chemises propres. J’ai ouvert la portière arrière de la Packard. Ça puait la marijuana à l’intérieur. Harriet s’est penchée vers la banquette et, avec une grimace, a saisi une petite culotte bleue, qu’elle a relancée dans la voiture avec un beurk dégoûté.
Nous sommes sortis du garage. La maison étincelait comme un parking de voitures d’occasion ; il y avait de la lumière à toutes les fenêtres, jusqu’aux spots de la porte de derrière et du garage étaient allumés, qui inondaient la pelouse détrempée d’une iridescence blême.
« Il est toujours là », a dit Harriet d’une voix hésitante en regardant la porte de derrière. Alors je l’ai vu, tas sombre et massif, immobile et hirsute comme un tapis. J’ai dit à Harriet de garder son calme.
« Le revolver. »

© John Fante, Mon chien Stupide, traduit de l’américain par Brice Matthieussent, Christian Bourgois éditeur, réédité par 10/18

Jonathan Coe – Testament à l’anglaise

jonathan-coe-testament-a-langlaise

« Ce n’est pas parce qu’il a fait une école d’agriculture il y a vingt ans que George sait comment s’en sortir dans le monde moderne. Bon Dieu, il ne sait même pas ce qu’est un taux de conversion.
– Un taux de conversion ?
– Le rapport, explique patiemment Dorothy, comme à un ouvrier agricole à l’esprit obtus, entre la quantité de nourriture qu’on investit dans un animal et ce qu’on en retire en bout de chaîne, sous forme de viande. Vraiment, il suffit de lire quelques numéros de Farming express, et tout devient parfaitement clair. Vous avez entendu parler de Henry Saglio, j’imagine ?
– Un politicien, n’est-ce pas ?
– Henry Saglio est un éleveur de volaille américain qui a promis de grandes choses pour la ménagère britannique. Il a réussi à mettre au point un nouveau type de poulet qui atteint trois livres et demie en neuf semaines, avec un taux de conversion de la nourriture de 2,3. Il utilise les méthodes les plus modernes et les plus intensives », continue Dorothy avec animation, une animation que Mortimer n’a jamais vue briller ainsi dans ses yeux. « Pendant ce temps, ce triste crétin de George continue de laisser ses poulets picorer en plein air comme si c’étaient des bêtes d’agrément. Pour ne pas parler de ses veaux, qui dorment sur de la paille et sont libres de gambader encore plus que ses maudits chiens. Et il s’étonne de ne pas obtenir de la belle viande blanche !
– Mon Dieu, je ne sais pas…, fait Mortimer. Peut-être a-t-il d’autres choses en vue. D’autres priorités.
– D’autres priorités ?
– Eh bien, le… le bien-être des animaux. L’atmosphère de la ferme.
L’atmosphère ?
– Il y a parfois dans la vie autre chose que de faire du profit, Dorothy. »
Dorothy le regarda avec des yeux ronds. C’est peut-être sa fureur de s’entendre parler sur un ton la ramenant bien des années en arrière – le ton qu’un adulte adopte envers un enfant crédule – qui provoque l’insolence de sa réplique.
« Vous savez, papa disait toujours que tante Tabitha et vous étiez les farfelus de la famille. »

© Jonathan Coe, Testament à l’anglaise, traduit de l’anglais par Jean Pauvans, éditions Gallimard